Schizophrénie : prudence sur les benzodiazépines

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO    article du 16.11.2015 

Par Sandrine Cabut

 

 

La schizophrénie touche près de 1 % de la population. 

En matière de traitement des troubles agressifs dans la schizophrénie, tous les médicaments sont loin de se valoir, selon une étude nationale menée auprès de plus de 300 patients. Les antipsychotiques de deuxième génération semblent nettement plus efficaces que les molécules plus anciennes, de première génération. Quant aux anxiolytiques de type benzodiazépines, couramment prescrits à ces patients, ils ne devraient pas l’être au long cours car ils sont associés à un niveau d’agressivité plus élevé, conclut l’enquête, à paraître dans la revue Psychopharmacology.

La prévention des passages à l’acte hétéro-agressifs (envers autrui) est l’un des grands défis de la prise en charge de la schizophrénie. A l’échelle sociétale, l’enjeu est de réduire au maximum le risque que se produisent les faits divers dramatiques qui contribuent à l’image déplorable de la maladie. Ce dysfonctionnement de la connectivité cérébrale, qui touche près de 1 % de la population, reste bien souvent l’emblème de la folie avec délires, violences… Et le mythe qui fait du schizophrène un meurtrier, bien que battu en brèche par de nombreuses études scientifiques, a toujours la vie dure.

Une prise en charge adaptée de l’agressivité est aussi capitale pour les patients. « L’objectif de ces études n’est pas de les stigmatiser, mais au contraire de les aider car ils sont les premiers à se plaindre des effets de l’agressivité sur leur entourage, qui conduit à l’isolement et à la perte d’emploi », insiste le docteur Guillaume Fond, psychiatre et chercheur Inserm (Créteil), premier auteur de la publication. Avec le docteur Laurent Boyer (Marseille), il a analysé les données de 331 patients schizophrènes ayant consulté dans les dix centres experts du réseau FondaMental, sous la direction des professeurs Pierre-Michel Llorca (Clermont-Ferrand) et Antoine Pelissolo (Créteil).

Autoévaluation

Trois quarts des participants étaient des hommes, âgés de 32 ans en moyenne. Leur niveau d’agressivité a été autoévalué avec des questionnaires standardisés. « La schizophrénie est souvent associée à un défaut d’insight, c’est-à-dire une non-conscience des troubles, mais celle-ci porte principalement sur les idées délirantes et les hallucinations. Les patients sont en revanche souvent parfaitement capables de décrire leurs symptômes dépressifs et agressifs, c’est d’ailleurs surtout une action sur ces symptômes qu’ils attendent d’un traitement », précise le docteur Fond.

Dans cette cohorte, les antipsychotiques de deuxième génération (comme l’olanzapine, la rispéridone ou la clozapine), de loin les plus prescrits, étaient associés à un niveau plus faible d’agressivité physique et verbale que ceux de première génération. Les chercheurs ont aussi évalué les effets sur l’agressivité d’autres médicaments que prennent souvent les schizophrènes en plus des antipsychotiques. Aucun n’a été retrouvé avec les antidépresseurs et les stabilisateurs d’humeur.

En revanche, les benzodiazépines (Xanax, Valium…), que 28 % de ces patients consomment au long cours pour lutter contre l’anxiété ou les troubles du sommeil, étaient associées à un score plus élevé d’agressivité et notamment de colère. « Notre étude suggère qu’il faut éviter autant que possible ces médicaments sur le long terme. En tout cas, il est important d’évaluer leur rapport bénéfice/risque », note M. Fond.

Ces résultats sont une nouvelle pierre dans le jardin des benzodiazépines, famille de médicaments déjà pointée du doigt pour ses nombreux effets secondaires : dépendance et accoutumance, difficultés de sevrage, mais aussi somnolence, coma, perte de conscience, état confusionnel, agitation, désorientation, voire démences et apnées du sommeil… Une liste impressionnante qui n’empêche pas les Français de continuer à adorer ces pilules : en 2014, 7 millions de personnes en ont consommé avec une visée anxiolytique, dont 16 % en traitement chronique (sur plusieurs années), selon la Haute Autorité de santé.

Sandrine Cabut
Journaliste au Monde

QUELLE EST LA BONNE DISTANCE A AVOIR AVEC UN PROCHE ATTEINT DE MALADIE MENTALE ?

UnafamNewIl est important de trouver un niveau supportable pour le proche et pour nous, parents.

Dans la relation, il y a souvent ambivalence : « J’ai besoin de vous, mais je vous en veux d’être dépendant. »

Une petite histoire pour illustrer le sujet : Deux hérissons s’aimaient tendrement ; pour se prouver leur amour ils s’entrelaçaient très fort, ce qui les faisait souffrir. Voyant cela, ils décidèrent de se séparer, ce qui les rendait malheureux. Alors, ils essayèrent de se retrouver en se rapprochant doucement et, progressivement, ils réussirent ainsi à trouver la bonne distance pour s’aimer sans se faire souffrir.

UNAFAM 54 NANCY – 12 AVRIL 2013 – Par Nathalie Eckert

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Tout d’abord, y-a-t-il une « bonne distance » ? Ou plutôt une distance « suffisamment bonne » ? Ou encore une  « juste distance » ? Je ne pense pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise distance mais peut-être une distance qui serait la mieux adaptée possible à la situation.

Un de mes proches à qui je faisais part de ma présente intervention et du questionnement sur cette distance, m’a suggéré une présentation à l’anglo-saxonne, et qui commencerait par une petite blague du type : « Quelle est la bonne distance par rapport à un proche atteint de maladie mentale ? Le plus loin possible… ». Ca ne m’a pas fait rire…. Puis, tout bien considéré, et au-delà de son cynisme, cette boutade m’a semblé intéressante… Je m’explique. Effectivement, comment avoir une distance juste, adéquate, adaptée, entre fusion et rejet, avec un proche tout simplement ? Et vous entendez bien là, que le terme même de « un proche » questionne déjà la notion de distance… La distance entre deux personnes se construit à deux, dans une danse d’éloignements et de rapprochements. Cette distance est actée par les deux personnes, elle est sans cesse mouvante, sans cesse questionnée, remise en question, critiquée, et surtout elle ne dépend pas que de l’un, elle dépend aussi de l’autre, et également des circonstances, du moment. Cette distance semble être encore plus complexe avec un proche atteint de maladie mentale. Et si la juste distance était justement « le plus loin possible » c’est-à-dire à la distance qui caractérise l’éloignement, la différence, dans le rapport entre un individu et un autre. Car ici il convient de considérer l’autre, le malade, comme une personne différente non pas dans la maladie mais comme différente simplement en tant que personne, en tant que personnalité différente de chacun d’entre nous, en tant qu’il n’y a pas deux humains semblables sur la planète, nous sommes tous très différents, avec chacun notre façon unique, très spécifique et très subjective de voir le monde, de penser, de nous comporter, que l’on soit atteint de maladie mentale ou pas. La juste distance pourrait donc commencer par la prise de conscience que moi-même et mon proche (atteint de maladie mentale ou pas), on est aussi loin l’un de l’autre que possible du fait même que nous sommes deux personnes différentes. Et c’est peut-être ça que le malade vient mettre en évidence, à savoir notre propre rapport à la distance infinie qui nous sépare les uns des autres en matière de voir le monde, de penser, de nous comporter…, ce qui questionne notre propre acceptation de cette distance, notre propre tolérance à cette distance, à cette différence irréductible.

Pour élargir un peu le débat, on pourrait également aborder la distance entre les soignants et la famille dans le cadre de la prise en charge du patient… Là aussi il reste beaucoup à faire et vous êtes bien placés pour savoir que la réduction de cette distance et la communication coopérative entre les soignants et la famille, c’est relativement récent (années 80) et on rencontre encore beaucoup de positions différentes selon les équipes soignantes quant à « la bonne distance » à avoir avec la famille . On pourrait également aborder comment les enfants psychotiques jouent la distance avec les membres des équipes soignantes. Les thérapeutes systémiciens ont mis en évidence la façon dont les membres de ces équipes sont rapidement pris dans une oscillation entre proximité maternante et distanciation visant l’autonomisation de l’enfant. Les équipes se demandent là aussi quelle est « la bonne distance » à avoir par rapport au jeune patient. Tout ça pour vous dire que vous n’êtes par les seuls à avoir ce genre de questionnement… Je ne prétendrai pas y répondre ce soir, mais nous pouvons explorer ensemble quelques pistes.

Aujourd’hui donc, nous allons nous recentrer sur notre sujet et nous rapprocher de notre proche qui est atteint de maladie mentale. Nous considérerons donc ce cas précis de distance à questionner. Dans un premier temps, pour évaluer une distance, il convient de distinguer très précisément c’est la distance entre quoi et quoi, entre qui et qui. Pour accompagner un proche souffrant de maladie mentale, vous avez dû apprendre de nouvelles connaissances, mettre en place des stratégies d’adaptation. Vous aimez ce proche et souvent vous voulez tout faire pour l’aider. Et c’est bien naturel, d’autant que vous ressentez souvent sa détresse. Et pourtant, vos interventions aussi généreuses et efficaces soient-elles, ne peuvent pas à elles seules remédier à la situation. Il est même possible que les résultats de vos interventions aillent parfois à l’encontre de vos choix, de vos projets et de vos espérances… Aussi il est important que vous gardiez à l’esprit que votre proche, même malade, est maître de ses choix et de sa vie. Ce proche que vous accompagnez, il a sa propre personnalité et il a la plupart du temps toute son intelligence. Il procède simplement à son propre rythme, selon ses propres valeurs et ses propres priorités. Il est essentiel pour vous de faire une distinction entre son rythme et le vôtre, ses valeurs et les vôtres, ses priorités et les vôtres. Cette distinction serait déjà une ébauche de juste distance. Votre proche a ses propres capacités, et vous pouvez choisir de croire en ses capacités et en un rétablissement, même ponctuel, de sa santé mentale. Vous pouvez garder à l’esprit que d’une part la maladie et les rechutes sont hors de votre contrôle (au mieux vous pouvez œuvrer à essayer de les gérer) et d’autre part vous n’avez pas de pouvoir sur les choix et sur les comportements de votre proche. Par contre, vous avez pouvoir sur vos propres croyances, sur vos propres choix et vos propres comportements. Mais nous allons développer tout cela.

Prendre soin de soi, une hygiène de vie indispensable lorsque l’on veut être aidant : La désinstitutionnalisation en psychiatrie a amené de plus en plus de familles à s’occuper de leur proche malade. Ce rôle d’accompagnant peut facilement conduire à l’épuisement, tant psychique que physique, à oublier ou mettre de côté vos propres besoins, vos propres désirs. Accompagner c’est utile, voire indispensable, mais c’est accompagner jusqu’où ? Cela peut être piégeant… En effet, la fatigue des aidants augmente leur charge émotionnelle, ce qui peut leur causer des problèmes de santé (états dépressifs, vieillissement prématuré, nous disent les études…). Cette surcharge émotionnelle qui diffuse également sur leur proche malade, constitue de plus un facteur de risque de rechute chez celui-ci. Celui qui aide a donc besoin de s’accorder du temps, de s’accorder une activité de loisirs qui lui fait du bien et qui lui permet de profiter de la vie, ce qui lui facilitera le développement de stratégies psychologiques adaptatives envers la situation difficile d’aide. Celui qui aide a lui-même besoin de soutien, d’aide, d’une bonne hygiène de vie, d’un rythme de vie équilibré. Le proche que vous aidez a également besoin d’un rythme de vie équilibré, alors en prenant soin de vous, vous l’encouragez à faire de même.

Au passage, nous notons l’importance et le bénéfice certain des programmes psychoéducatifs pour les aidants, qui sont une approche cognitivo-comportementale ciblant la modification des pensées, des comportements et du niveau émotionnel des familles, grâce à un apprentissage des habilités de communication avec le malade, des habiletés à obtenir de l’aide et développer un environnement protecteur pour soi et pour l’autre, le développement d’attitudes comportementales opérationnelles et enfin, le développement des habiletés à gérer son propre état émotionnel d’aidant. (Ex : programme Profamille. Plusieurs modules mensuels, sur un à deux ans). La participation à ce type de programme passe bien sûr pour la famille par la reconnaissance et l’acceptation de la pathologie mentale du proche parent, ce qui peut s’avérer parfois difficile, en terme de renoncement à nier la maladie. Prévenir l’usure des aidants familiaux contribuera bien sûr à améliorer la gestion de la maladie et à améliorer l’aide qu’ils peuvent apporter à leur proche. Il s’avère que ce type de programme aurait également un impact important sur les pratiques soignantes, faisant émerger des synergies entre les équipes et la famille ayant été formée. Notons que la psychoéducation n’appartient pas au domaine de la thérapie familiale mais à celui de l’éducation thérapeutique.

La bonne distance par rapport à vos émotions : Lorsque ses stratégies adaptatives habituelles ne sont plus efficaces pour l’aidant, il peut se sentir débordé, en perte de contrôle de la situation, ce qui entraine un état de tension interne propice à la survenue d’émotions douloureuses (tristesse, culpabilité, honte, dépréciation personnelle, sentiment de solitude, stress, anxiété, épuisement, sentiment de perte de sens, colère, agressivité, peur, sentiment de rejet, sentiment d’incapacité, de perte de contrôle,…), autant d’émotions souvent méconnues, à la fois par l’aidant lui-même et par son entourage. Savoir reconnaitre, identifier vos émotions et vos réactions par rapport au comportement de votre proche, peut vous aider à avoir plus de tolérance envers vos propres émotions et donc envers vous-même. Cela contribuera à diminuer l’impact de vos émotions difficiles voire douloureuses tant sur vous-même que sur votre entourage et sur votre proche malade. Dans la plupart des cas, les proches sont désorientés devant la maladie mentale, oscillant entre des états de découragement, de résignation, des implications inadaptées du type déni, manque de connaissance, ou encore des implications excessives en se considérant comme responsable des rechutes. Or, si les aidants familiaux sont fortement partie prenante dans l’amélioration de l’état du malade, le contrôle d’éventuelles rechutes n’est pas vraiment en leur pouvoir.

La bonne distance par rapport à la culpabilité : Vous pouvez éviter de vous blâmer et de vous culpabiliser de ne pas faire ce qu’il faudrait, de ne pas savoir comment faire, de ne pas pouvoir, de ne pas comprendre les situations,… Malgré le temps et l’énergie que vous mettez chaque jour depuis des années dans l’accompagnement de ce proche, vous pouvez être déçu du peu de résultat. Se sentir responsable, coupable, c’est souvent une tentative de donner du sens à ce qui se passe, c’est penser que l’on avait, que l’on a et que l’on aura la possibilité de faire en sorte que les choses se passent autrement, c’est une façon de tenter de reprendre la maîtrise sur quelque chose qui nous échappe totalement… Mais, encore une fois, vous n’êtes pas responsable des choix de votre proche malade, de son état ou de l’évolution de sa maladie. Vous n’êtes pas responsable de ce qui lui arrive. Puisque nous avons abordé la culpabilité, je voudrais également évoquer la honte que parfois l’on éprouve devant la maladie mentale d’un proche. Pour chacun, le fait de dépasser la honte représenterait la première étape de lutte contre les préjugés qui stigmatisent le malade mental dans la société. Une personne sur 6 environ en France actuellement souffre d’une forme ou d’une autre de trouble psychiatrique. La maladie mentale est très répandue et touche toutes les familles, même si c’est souvent caché, secret, tabou. Vous pouvez évitez de rester seul avec cela, vous pouvez chercher et trouver de la compréhension et de l’aide (et c’est un peu ce que vous faites ce soir), vous pouvez parler de ce que vous vivez à des personnes de confiance. Les autres membres de votre famille sont également concernés.

La bonne distance par rapport aux symptômes : Lorsqu’on a connu des épisodes pénibles de la maladie d’un proche, on peut rapidement adopter un comportement consistant à être perpétuellement aux aguets, vigilant, trop vigilant, à guetter le moindre signe, à interpréter chaque parole, chaque acte qui serait plus ou moins adapté à une situation. Il est donc utile de bien connaître les symptômes, les causes et les traitements de la maladie, pour aider à faire la distinction entre de simples bizarreries de personnalité et une éventuelle recrudescence des troubles. En effet, il convient d’éviter que la personne malade se sente constamment sous surveillance, d’éviter qu’elle se sente épiée et qu’elle pense qu’on interprète ses faits et gestes. Il faut savoir que l’image de soi du malade peut être très perturbée par l’expérience de la maladie, instaurant un sentiment d’incompétence, d’échec, de frustration, d’incapacité, et une faible estime de soi. Il s’agira d’en tenir compte pour l’accompagnant et d’éviter d’en rajouter par une surveillance trop prononcée. Un point important : en matière de traitement médical, vous pouvez encourager votre proche à suivre le traitement prescrit, mais s’il parle de l’interrompre, suggérez-lui d’en discuter avec le médecin de famille ou son psychiatre, ou son pharmacien. Bref, vous avez tout intérêt à faire intervenir un tiers entre vous et lui afin d’éviter un affrontement duel. Sachez déterminer quel est votre rôle (ni trop proche, ni trop éloigné), sachez chercher de l’aide extérieure afin de savoir comment développer des attitudes aidantes pour le soutenir.

La bonne distance au quotidien : Toute la vie de la maisonnée ne doit pas s’organiser autour du patient, c’est anxiogène pour vous et pour lui. La famille peut fonctionner avec ou sans lui. Il est nécessaire qu’il en prenne conscience, et vous aussi, ainsi que les autres membres. Concernant le quotidien familial, les études nous apprennent que dans la schizophrénie par exemple, les symptômes dits positifs (délirants, dissociatifs) sont plutôt bien tolérés par les familles et sont souvent peu, voire pas notés, souvent perçus comme des bizarreries. Alors que ce sont essentiellement les symptômes déficitaires (apragmatisme, clinophilie, hygiène douteuse,…) qui gênent l’entourage. Ces symptômes sont plutôt perçus comme une mauvaise volonté, une paresse, alors qu’ils sont inhérents à la maladie. Au niveau pratique, vous pouvez par exemple répartir les tâches ménagères entre les différentes personnes de la famille, cela vous déchargera et ça donnera à votre proche malade une responsabilité, cela l’intégrera selon ses capacités dans la dynamique familiale.

La bonne distance par rapport à vos objectifs : Pour qu’un objectif soit aisément atteignable, il vaut mieux qu’il soit dans un premier temps peu ambitieux. Un objectif atteignable ça pourrait être simplement de contribuer à aider votre proche dans son rétablissement, plutôt que de chercher à le guérir ou chercher à faire les choses à sa place. Avec de la patience, du respect de soi et de l’autre, de l’entraide et de la chaleur humaine, il est possible de faire équipe avec lui et d’œuvrer pour son rétablissement. Bien sûr, tout au long de ce rétablissement une rechute est toujours possible. Elle est une réapparition ou une intensification des symptômes de la maladie qui semblait être en voie d’amélioration. Il est alors nécessaire de consulter. Et je pense particulièrement aux jeunes gens atteints de schizophrénie et pour lesquels il est toujours urgent d’intervenir médicalement, le traitement pharmacologique peut minorer rapidement la symptomatologie, ce qui limitera les atteintes neuronales. La personne malade peut avoir un certain contrôle sur une rechute éventuelle, à condition de bien connaitre sa maladie et ses traitements. On sait les facteurs qui peuvent fragiliser la santé mentale. Si certains d’entre eux sont peu ou pas gérables, comme un niveau de stress élevé, un évènement de vie angoissant, d’autres facteurs peuvent être contrôlés plus facilement comme la prise du traitement, la consommation d’alcool ou de toxiques qui peuvent interagir avec certains médicaments en réduisant ou augmentant leurs effets. Et, les personnes ayant des troubles psychiques ont tendance à consommer des substances psychoactives afin de réduire leur anxiété. Enfin, les sources de stress, l’hygiène de vie (alimentation, sommeil, activités,…) sont eux des facteurs sur lesquels on peut avoir une action de contrôle.

Distance par rapport à la crise : l’anticipation : Il est important pour de plus en plus de soignants d’entendre la famille qui, mieux que quiconque, peut identifier les symptômes et organiser la prévention des rechutes, ce qui fait de la famille un partenaire irremplaçable de soin. Pour anticiper la crise avec le proche malade : il peut être rassurant pour lui et pour vous de prévoir les mesures à adopter en cas de crise. Ce serait, lors d’un moment où il va bien ou mieux, prévoir ensemble ces mesures, ces moyens pour prévenir la détérioration de sa santé mentale. Par exemple contacter son médecin traitant ; devancer la rencontre avec la personne responsable du suivi psychiatrique, psychologique, ou infirmier ; choisir ensemble la personne qui l’accompagnera à l’hôpital, choisir la personne ressource, la personne de confiance, et en aviser celle-ci. Et je crois qu’il est nécessaire de prévenir votre proche des démarches qui pourront être entreprises dans l’éventualité où il ne serait plus en mesure de prendre lui-même des décisions de soins. L’informer des démarches pouvant être mises en œuvre pour assurer sa sécurité si son état venait à présenter un danger pour lui-même ou pour autrui. Ces démarches pouvant être de nature hospitalière ou encore des mesures légales relatives à la situation. Expliquées à l’avance lors de périodes de calme, ces mesures seront en partie minorées de leur caractère anxiogène et de perte de sens, du vécu d’abandon ou de rejet par le malade. Cela pourra œuvrer à diminuer le vécu de contrainte et de violence subie.

En pratique, comment avoir la plus juste distance dans les situations difficiles ?

–       Par rapport à l’agressivité : L’agressivité est une émotion que peut ressentir une personne lorsqu’elle est insatisfaite de la réponse apportée à ses besoins, à ses demandes, tant physiques que psychologiques ou sociaux. La frustration peut alors s’accompagner de sentiment douloureux d’impuissance, de désespoir, voire d’échec. La personne cherche à se soulager de cette souffrance et y réagit par des comportements agressifs et hostiles. Dans ce cas, il est tout d’abord nécessaire de respecter l’espace vital de cette personne, sa bulle, il est nécessaire de garder une distance qui lui évite de se sentir envahie. En cas d’agressivité, vous pouvez essayer de maintenir la communication verbale avec un ton calme et sans porter de jugement. Vous prendrez soin de lui témoigner que vous entendez ses émotions et que vous validez la nature et l’intensité de ses émotions (peur, colère,…). Vous pouvez l’aider éventuellement à mettre en mots ses émotions. Vous pouvez également et c’est important, lui faire part de votre refus de gestes de violence et de comportements qui ne sont pas acceptables. Vous inciterez donc votre proche à l’expression verbale de communication plutôt que l’expression gestuelle agressive. Lors de la crise, nommez la personne par son prénom, utilisez des phrases et des mots très simples. Une personne en crise émotionnelle intense a des capacités cognitives et de réflexion totalement submergées par l’émotion, complètement bugées, et elle n’est donc pas accessible à des argumentations ou explications. Ce n’est donc pas la peine à ce moment précis de lui faire la morale ni de lui pointer les conséquences désastreuses de ses actes. Essayez plutôt de viser l’apaisement grâce à la reconnaissance de ses émotions.

Dans l’éventualité où la crise agressive ne cède pas, il est tout à fait légitime que vous demandiez une aide extérieure (urgences psychiatriques, police).

 

–       Par rapport aux idées suicidaires : Lorsque la souffrance psychique est extrêmement intense, une personne peut considérer le suicide comme seule solution possible. Il ne s’agit pas à ce moment-là de mourir mais de cesser de souffrir. Et le suicide est la seule issue possible qu’elle ait envisagée à ce moment-là. Lorsque les comportements ou les paroles de votre proche laissent supposer un tel projet, vous pouvez en parler ouvertement ensemble, lui exprimer vos observations et vos craintes, le questionner sur un éventuel plan de passage à l’acte, sur les moyens dont il disposerait (comment, où, quand,…). Le fait de parler de suicide avec une personne ne l’incite pas à passer à l’acte, au contraire, cela témoigne que vous vous en préoccupez et cela lui permet, en en parlant, de se libérer d’une partie de sa tension, d’extérioriser sa souffrance. Si votre implication émotionnelle ne vous permet pas d’en discuter de façon apaisée avec lui, il peut être utile de contacter le centre de prévention suicide le plus proche, ou les équipes soignantes qui sont formées à la gestion des crises suicidaires.

 

–       Par rapport aux hallucinations et délires : Lorsque la personne voit des choses inexistantes, entend des voix qui la tourmentent, se sent touchée, sent des odeurs imperceptibles, elle subit une distorsion de sa perception sensorielle. Les centres nerveux cérébraux de la vue, de l’ouïe et de l’odorat s’activent de la même façon que si ils étaient stimulés par des perceptions réelles et la personne n’a aucun moyen de savoir que ce n’est pas réel (cf. John Nash). La personne peut se sentir menacée, persécutée car le délire entraine une modification du raisonnement débouchant sur une conviction erronée, ce qui peut être particulièrement angoissant. S’il vous demande votre avis, soyez honnête et répondez simplement que vous ne percevez pas les choses de la même manière.

 

–       Par rapport aux sentiments dépressifs : Lorsque votre proche se sent maladroit, inadéquat et sans valeur, qu’il a l’impression que personne ne l’aime, quand il perd énergie et intérêt pour les relations sociales, qu’il s’isole, vous pouvez avoir envers lui des attitudes positives de l’ordre de la compréhension, encouragement, valorisation (même de toutes petites choses), de loyauté, réconfort, marque d’espoir, l’aider à développer une meilleure estime de soi. Resituer ses éprouvés douloureux dans l’ici et maintenant et évoquer la perspective d’un futur différent et apaisé. Vous pouvez bien sûr l’orienter vers des ressources extérieures d’aide. La prise sous contrôle médical d’antidépresseurs peut également s’avérer très efficace.

 

–       Par rapport à la désorganisation : de l’ordre de troubles cognitifs passagers, troubles de la mémoire, troubles de la concentration, désorientation, désorganisation (faire les choses à l’envers), dépersonnalisation. La désorganisation génère chez le patient beaucoup d’anxiété et de difficulté à communiquer. Si votre proche présente confusion et signes d’inquiétude, vous pouvez vous approcher lentement de lui, tout en établissant un bon contact visuel. Parlez-lui à haute voix et lentement, de façon calme et apaisée. Une seule personne lui parlera si plusieurs sont présentes. Employez des phrases courtes et simples. Laissez-lui suffisamment de temps pour y répondre. Evitez de lui demander de se concentrer davantage. Si besoin, resituez-le dans son environnement spatial et dans le temps, grâce à des objets de son quotidien ou en faisant appel à sa mémoire. Evitez les interdictions du style « …il ne faut pas…ne fait pas… », n’insistez pas sur ses erreurs mais valorisez ses réussites (même minimes), rassurez-le.

 

–       Par rapport à l’interruption de la communication : Le langage peut devenir incompréhensible dans une phase aiguë de crise (phrases illogiques, propos incohérents, sauts du coq à l’âne à un rythme rapide,…), dans ce cas, restez plutôt sensible aux émotions ressenties et éventuellement exprimées par votre proche. Soyez patient, ces symptômes réagissent généralement à la diminution du stress et à l’ajustement du traitement.

 

–       Par rapport au stress et à la perte de contrôle : les personnes souffrant d’anxiété ressentent un sentiment intense, récurrent et prolongé de frayeur, sentiment dont elles ignorent la cause. Il convient alors de leur parler lentement et calmement, de les conduire dans un endroit relaxant et les rassurer sur leur propre capacité à se gérer et à trouver des solutions. Votre présence leur permettra d’exprimer leurs inquiétudes verbalement. Vous pouvez les encourager à mettre en œuvre les stratégies qui leur sont familières pour prévenir et réduire leur stress. Si l’ampleur des symptômes est telle que vous ressentez un danger pour la personne, ou pour vous-même ou pour un tiers, n’hésitez pas à demander de l’aide.

 

–       Et pour finir : La bonne distance par rapport à vous-même, par rapport à vos capacités : Il est inutile de vous disqualifier si votre proche est malade ou si les périodes de maladie se succèdent. Se disqualifier, ce n’est pas rassurant ni pour soi ni pour l’autre. De même que vous n’êtes pas tout puissant dans cette situation, vous n’êtes pas incapable. Simplement, il n’est pas dans vos possibilités de le guérir. Il est important de vous recentrer plutôt sur vos possibilités, sur votre expérience, sur ce qui est en votre pouvoir d’être humain, de personne, d’accompagnant d’un proche malade. Car cet accompagnement est une expérience peu commune, qui entraine le dépassement de soi, l’apprentissage de nouvelles connaissances, la mise en œuvre de stratégies d’adaptation. Les façons de faire sont multiples et si l’expérience de la maladie d’un proche est une épreuve très difficile, c’est aussi une expérience enrichissante dans la mesure où vous apprenez à développer des forces personnelles dont vous ignoriez peut-être l’existence. Vous y développez également une ouverture à la tolérance, une acceptation de ne pas avoir le contrôle sur l’autre, de ne pas forcément savoir ce qui est bon pour l’autre, ce qui serait la pire des tyrannies. Et puis, plus que toute autre personne, vous êtes en capacité de savoir apprécier à leur juste valeur les moments de paix et de quiétude dans votre famille. Ces moments, je vous les souhaite sincèrement très nombreux, de plus en plus nombreux et de plus en plus longs, grâce à l’aide extérieure à laquelle, j’espère, vous n’hésiterez pas à faire appel et surtout grâce à tout ce que vous avez su mettre en œuvre depuis des années pour accéder à un équilibre avec votre proche.

 

 

 

 

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