Les élèves en situation de handicap enfin mieux accompagnés à l’école ?

FRANCETVINFO

Il y a quelques jours, le ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon, accompagné des ministres George Pau-Langevin (déléguée à la réussite éducative) et Marie-Arlette Carlotti (déléguée aux personnes handicapées et lutte contre l’exclusion) mais aussi du premier ministre lui-même, a présenté son plan d’action pour l’inclusion des élèves en situation de handicap. Les mesures annoncées visent à permettre une meilleure scolarisation des enfants handicapés prévue par la Loi de 2005, mais elles paraissent encore lacunaires au vu de la situation actuelle et des besoins sur le terrain.

La loi de 2005

En 2002, à peine élu, le Président Chirac annonce vouloir faire de l’insertion des personnes handicapées l’un des trois grands chantiers de son quinquennat. En 2005 est votée une Loi qui contient un volet scolaire spécifiant que l’école a l’obligation d’intégration des élèves handicapés. Si la Loi est un incontestable pas en avant, elle cache de nombreux dysfonctionnements (lire cette lumineuse analyse) et, dans les faits, l’intégration des élèves handicapés ne va pas être simple, loin de là.

2005 – 2013 : le grand bazar

Pendant huit ans, tout s’est passé comme si on avait dit à l’école et ses acteurs : « vous devez intégrer ces élèves, c’est la Loi, démerdez-vous ». La priorité va aller à l’intégration des élèves handicapés en classe ordinaire, peu importe comment (on parle d’ailleurs désormais d’inclusion, mouvement sémantique cache-misère typiquement français).

L’illusion de la classe ordinaire

Pour Daniel Calin, grand spécialiste de l’enseignement spécialisé, « l’idéologie inclusive de la loi de 2005 a fait croire aux familles touchées par le handicap de leur enfant, même si ce n’est pas vraiment ce qu’elle prescrit, que tous les enfants et adolescents handicapés pouvaient fréquenter avec profit les classes ordinaires. Elle cultive ainsi des illusions ravageuses, qui menacent de se payer très cher à terme pour ces jeunes et leurs familles.

Un des effets de cette priorité accordée à la scolarisation en milieu ordinaire est que l’orientation vers les classes et établissement spécialisés se fait presque systématiquement après un constat d’échec. Ainsi, les enfants handicapés voient de plus en plus souvent l’expérience de l’échec scolaire s’ajouter aux problèmes déjà lourds induits par leur handicap ».

De fait, l’intégration d’un élève handicapé dans une classe ordinaire n’a, le plus souvent, pas pu se faire dans de bonnes conditions.

La diversité des handicaps pas prise en compte

Entre un handicap moteur, un élève sourd, un dyslexique, un syndrome d’Asperger, un élève ayant des troubles du comportement, aucun point commun autre que le terme de handicap. Pourtant il s’agit d’intégrer ces élèves coûte que coûte en classe ordinaire, sans que la diversité des handicaps soit prise en compte, sans que soit mis en place un accompagnement spécifique à chaque handicap. On ajoute des rampes d’accès pour fauteuils dans certaines écoles, on ouvre des CLIS pour enfants sourds ou aveugles, mais la gestion des handicaps moins aisément indentifiables, notamment mentaux ou psychologiques, plus difficiles à prendre en charge dans un cadre de vie collective, est largement insuffisante. De nombreux élèves se retrouvent en classe ordinaire sans accompagnement digne de ce nom.

Des AVS précaires, non formés et fréquemment dépassés

Pour accompagner les élèves handicapés identifiés comme tels par la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées, où toutes les décisions sont centralisées), un AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire) peut être affecté afin d’aider l’élève à temps complet ou partiel en classe. Mais il n’y a jamais eu de recrutement digne de ce nom.

Des AVS, on en croise beaucoup depuis 2005. Et il faut être honnête : dans l’ensemble, le niveau est pas terrible. J’ai eu la chance d’en croiser de grande qualité, mais c’est loin d’être la majorité. Les AVS compétents que j’ai rencontrés étaient souvent là de passage, et ne devaient leur compétence qu’à leur parcours propre : c’était le hasard qui les avait placées sur le chemin de chaque élève, en aucun cas l’Education Nationale. Dans les autres cas : des étudiants qui faisaient ça comme job d’appoint, sans s’investir outre mesure, des chômeurs de longue durée à qui on avait proposé / imposé le boulot, etc.

Mais, comment attirer des personnes compétentes, avec ce qu’on propose à un AVS ? Un statut précaire, CDD sur CDD, temps partiel souvent, et des rémunérations très faibles : un AVS travaille rarement plus de 24 heures par semaine (temps d’école d’un élève, mais comment trouver un job d’appoint quand on est pris de 8 h 30 à 16 h 30 ?), au SMIC horaire, soit maximum 762 € par mois… De plus, les AVS « ne sont pas formés avant d’entrer en fonction, même s’ils bénéficient d’un droit à la formation en cours d’emploi de 40 heures par an. Ce maigre droit n’est même pas toujours respecté, ce qui a valu des condamnations à plusieurs Académies. En Italie, qui a été pionnière en ce domaine, ceux qui assurent des fonctions similaires sont des professionnels avec une formation de niveau Bac+3, proche de celle des éducateurs spécialisés, mais orientée spécifiquement vers l’accompagnement scolaire des enfants handicapés (D. Calin). » On s’aperçoit de l’imposture française en la matière…

Des enseignants pas du tout préparés

Comme beaucoup de mes collègues, j’ai eu un certain nombre d’élèves à intégrer dans mes classes. J’ai découvert une veille de rentrée que j’aurai une élève autiste. J’ai eu la même année un dyslexique sévère, un handicapé moteur, un dyscalculique / dyspraxique. J’ai eu d’autres élèves encore avec divers troubles envahissants du développement.Jamais, je dis bien JAMAIS, je n’ai eu une quelconque formation. Pas une seule fois, un conseiller pédagogique ou un référent quelconque n’est venu me voir pour me guider. J’ai du, comme la plupart des instits de France, me débrouiller seul, me former sur mon temps personnel, sur Internet, en allant à des conférences, dans les bouquins, en discutant, comme je pouvais.

Peut-on décemment parler d’inclusion en milieu pédagogique ordinaire, si l’enseignant chargé de cette inclusion n’a pas la moindre idée du handicap de l’élève, de ses spécificités, des aménagements pédagogiques nécessaires, du niveau de prise en charge ? Comment articuler le travail avec un AVS, si on ne sait pas quoi lui demander exactement, lui qui n’est pas plus qualifié ?

Ce qui va être mis en place à partir de la rentrée

Voici ce qu’ont concrètement annoncé les ministres le 22 août :

– la création d’un métier d’accompagnant scolaire : aux AVS ayant exercé durant 6 ans sous le statut d’assistant d’éducation, il sera offert la possibilité d’obtenir un CDI à partir de 2014. Pour cela, il faudra entamer une procédure de validation des acquis d’expérience afin de décrocher un diplôme qui sera défini fin 2014. La rémunération de ces nouveaux AVS sera alignée sur la grille de la catégorie C de la fonction publique.

– la formation des AVS devrait être renforcée, les nouveaux recrutés bénéficieront de 60 heures de formation avant leur prise de fonction, en plus des 60 heures déjà prévues ensuite.

– la formation des enseignants sera également renforcée : les futurs professeurs enESPE auront des modules de « formations dédiées aux enjeux généraux du handicap et à la connaissance des différents troubles des apprentissages ». Concernant la formation continue, elle passera par la plateforme de formation en ligne « M@gistère », qui« comprendra d’ici à la fin de l’année deux modules liés au handicap : l’un, portant sur les enjeux généraux de l’école inclusive, l’autre sur les spécificités de l’autisme ».

De sérieux bémols

Bien sûr, il ne faut pas faire la fine bouche, il s’agit là d’avancées réelles. Sur le papier en tout cas. On va encore me reprocher de voir le verre à moitié vide, mais bon, allons-y : il y a, à mon sens, de réels bémols aux mesures annoncées, sur le statut des AVS comme sur la formation.

– il n’aura échappé à personne qu’un AVS verra son statut modifié au bout de 6 ans : c’est-à-dire que pendant des années l’AVS continuera à vivre de manière indécente, payé des clopinettes sous statut précaire.

– on repose donc la question du recrutement : qui donc va accepter de travailler 6 ans dans ces conditions ? On voit qu’il y a peu de chance d’attirer des compétences meilleures qu’aujourd’hui dans ces conditions, donc d’améliorer l’accompagnement des élèves par ce biais.

– l’obtention du futur diplôme se fera par validation des acquis d’expérience : mais de quels acquis parle-t-on, pour quelqu’un qui aura du se débrouiller seul sur le terrain pendant 6 ans, sans réel référent, personne pour l’encadrer et auprès de qui apprendre un métier, ni aucun retour sur sa pratique ? Il faudrait plutôt parler de diplôme obtenu à l’ancienneté… Par ailleurs il s’agira d’un diplôme de niveau bac, alors que de nombreux AVS ont un diplôme de niveau supérieur.

– la formation des AVS prendra-t-elle enfin en compte la diversité des handicaps ? l’AVS sera-t-il spécifiquement formé à l’autisme pour accueillir un enfant autiste, à la dyslexie pour accueillir une enfant dyslexique, etc. ?

– le salaire des futurs AVS en CDI, sera-t-il si intéressant ? Un temps complet sur la grille de catégorie C permet entre 1400 et 1500 € bruts, mais un AVS fait rarement plus de 24 heures… On risque fort de rester en-deçà des 1000 € nets par mois.

– on attend avec impatience la maquette de formation initiale des enseignants… ? Ce qui est annoncé ne doit pas se transformer en un amphi de 3 heures sur l’inclusion. De mon temps à l’IUFM, j’ai aussi eu droit à une « formation » de ce type : elle ne m’a servi à rien une fois sur le terrain. Il faudra également, au-delà de l’aspect « médical », aborder la question du travail entre AVS et instit, de l’articulation de leur action.

– quant à la formation continue, il semble décidément qu’il faille se résoudre, avec ce gouvernement (qui fait mieux que le précédent, mais c’était facile), à se former chez soi sur Internet (pour l’instant, seul l’autisme est au programme, d’ailleurs). L’auto-formation sur des plates-formes numériques semble l’alpha et l’oméga du ministère… Je rêve quant à moi d’une semaine de formation de qualité au début de l’année scolaire pour tout instit ayant un élève handicapé, avec formation spécifique au handicap de l’élève. Vu le nombre d’élèves handicapés dans nos classes, en quelques années une majorité d’instit sera formée à une majorité de handicaps. On peut rêver.

Nota : il faut vraiment visiter le site de Daniel Calin. Peu sexy au premier abord, c’est une mine d’informations et de points de vue avisés sur l’enseignement spécialisé. On lira avec intérêt la présentation commentée de la Loi de 2005, une critique de ladite Loi après 7 années d’application, un entretien portant sur l’accueil des enfants en situation de handicap.  

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